La société inclusive: une idée ronde dans un monde carré...

Charles Gardou

« Pire que l’indignation est la résignation.

Pire que les éclats de voix sont l’habitude et l’indifférence.

Jamais il ne faut se guérir du mal des autres. »

(Dernières lignes de La société inclusive, parlons-en ! Il n’y a pas de vie minuscule)

Votre lecture de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et votre immersion dans la culture maorie aux îles Marquises sont à l’origine de votre curiosité intellectuelle envers l’Autre, le divers, l’étranger.

Qu’est-ce qui vous a ensuite conduit à consacrer vos travaux aux fragilités humaines, notamment aux situations de handicap ?

C’est en effet une rencontre bibliographique dans la collection Terre Humaine chez Plon, qui a infléchi décisivement mon parcours. J’y ai découvert Tristes Tropiques, livre remarquable à tous égards, où Claude Lévi-Strauss ((dont l’œuvre m’a guidé) ramène des laissés-pour-compte de l’histoire, ceux de tribus indiennes d’Amazonie, au foyer le plus intime, le plus incandescent de notre identité. Il montre que leur univers de dénuement est riche d’une organisation sociale, de productions artistiques, mythologiques et religieuses, aussi élaborées et signifiantes que celle dont notre Occident croit détenir alors l’exclusivité. Comme tant d’autres, j’ai perçu cette réhabilitation comme un véritable renversement, car elle nous dotait d’un « regard éloigné » sur nous, notre culture, notre société, notre identité avec ses doutes, ses manques et ses failles. Elle démontrait que toute personne, fût-elle apparemment limitée dans sa virtuosité intellectuelle ou physique, reste totalement et inconditionnellement humaine. Dans ses plus simples expressions, niche l’essence commune de l’humanité.

Il n’y a pas de hasard : après une expérience de plusieurs années d’enseignement en Métropole, ce fut ensuite un départ vers l’archipel des îles Marquises, pour y assurer la direction d’un établissement secondaire et y préparer une thèse de doctorat conjuguant éducation et anthropologie culturelle. Là-bas, l’expérience de la culture maorie m’a révélé combien la réalité humaine s’égrène entre nos doigts en une multitude de visages, d’expressions culturelles particulières, de singularités, promptes à s’éloigner les unes des autres, sans se connaître ni se reconnaître. Elle m’a donné une vive conscience que, partout sur la planète, c’est le triomphe éclatant du divers, de l’hétérogène, du jamais tout à fait vu ailleurs ; que les frontières ne sont pas l’horizon. Mais que, par-delà les discontinuités observables ou le vernis des dissemblances, les humains se posent, partout et toujours, des questions identiques sur la naissance, la maladie, la mort, la fragilité, la vie qui advient ou devient « handicapée ». Autant de questions inscrites dans le concert humain universel

De retour en Métropole, plusieurs raisons, liées à mon itinéraire formatif, professionnel ou personnel, m’ont conduit à orienter mes travaux anthropologiques vers le handicap, en particulier un constat : la rareté des recherches en ce domaine, hormis celles faisant du handicap un état saisissable à partir d’une approche uniquement médicale. Plus : une méconnaissance, assez générale, des réalités de vie de ceux qui connaissent cette situation. Il y avait quelque chose, fonctionnant comme un signifiant social et culturel, qui cognait contre la vitre et que l’on tendait à oublier, pour paraphraser André Breton.

De plus, cette carence, avec son cortège d’obscurantismes, était masquée par des préconisations éthiquement acceptables sur l’égalité des chances ou le principe de non-discrimination, des propos conventionnels sur le vivre-ensemble : comme si l’on organisait une diversion, comme si l’on se rapprochait de cette question à la fois culturelle, sociale et éducative, en marchant en crabe ou en tournant autour, plutôt que de l’affronter, sans esquive. Les personnes en situation de handicap étaient, plus encore qu’aujourd’hui, considérées comme des objets de soins, non comme des sujets politiques, avec leur potentiel à déployer, leur plein droit de Cité et d’accès au patrimoine commun.

La démarche anthropologique, qui vise une intelligence du divers et des formes d’altérité, ne pouvait donc que m’aider à penser autrement le handicap, qui excède de toutes parts un état biopsychologique particulier ou une situation individuelle, pour concerner les différentes facettes de la vie d’un groupe humain.

Nous vivons une période de repli, de méfiance et de peur de l’autre. De nombreuses personnes connaissent la solitude, cachent leur fragilité pour rester, ou feindre de rester, dans la compétition. Et, pourtant, nous parlons abondamment d’inclusion ! Votre action, votre œuvre constitue une sorte de phare, un repère indiquant le cap à tenir pour parvenir à une société réellement inclusive. Vous dites justement que ceux qui ensemencent la terre ne sont pas toujours ceux qui récoltent. Quand peut-on espérer une société plus inclusive ?

Disons d’abord que l’expression société inclusive est un pléonasme. Le mot société provient en effet du latin societas qui signifie association, communauté, union, alliance. Aussi l’essence même d’une société est-elle la coopération, la solidarité entre compagnons, « ceux avec qui l'on partage le pain ». Exclure un seul des compagnons ne peut qu’engendrer un appauvrissement et une fragilisation de ce tissu communautaire.

Mais il est vrai que l’idée de société inclusive, que je définis comme « un chez soi pour tous », se diffuse en un temps ambigu, équivoque, troublé et troublant. Derrière cette idée (qui apparaît en quelque sorte comme idée ronde en un monde carré) il y a quelque chose de l’ordre d’une attente, d’un autre horizon désiré, d’un temps autre qui saurait composer avec la diversité, les fragilités partagées.

Ceci étant, l’optique inclusive est-elle un leurre ? Je ne le crois pas. Je la conçois comme un horizon vers lequel cheminer pour retrouver la quintessence de valeurs humanistes effilochées. On désire d’autant plus cet horizon que l’on en éprouve le manque.

Vous organisez le 18 juin 2019 à l’Université Lumière Lyon 2 le colloque Le handicap au cinéma : images, visages, usages, qui sera suivi de la 2ème édition des Trophées Lumière de l’entreprise inclusive.

Pouvez-vous nous en parler ?

Depuis longtemps déjà, nous avons coutume d’organiser un colloque annuel qui, au fil des années, aborde diverses thématiques liées au handicap. A titre d’exemples : la vie professionnelle, l’accessibilité culturelle, la vie scolaire, le handicap dans les médias, etc. Cette année, le handicap au cinéma.

Quant aux Trophées Lumière de l’Entreprise Inclusive, ils visent à récompenser et mettre à l’honneur des entreprises qui promeuvent des actions permettant aux personnes en situation de handicap d’exercer, de manière effective, leur droit à une vie professionnelle, comme y engage, par son article 27, la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées. Ces trophées donnent l’opportunité de valoriser les politiques handicap et les réalisations innovantes. Les actions des entreprises lauréates sont médiatisées lors d'une cérémonie réunissant le monde politique, économique, médiatique et universitaire. Peuvent candidater toutes les familles d’entreprises privées ou publiques, assujetties ou non à l’obligation d’emploi de personnes en situation de handicap et ayant mené ces dernières années des actions inclusives innovantes.

Une entreprise inclusive est celle qui garantit aux personnes en situation de handicap, sur la base de l’égalité avec les autres, l’accès à l’emploi, le maintien en poste et l’évolution professionnelle. Elle met en oeuvre des stratégies d’action de sensibilisation au handicap, d’accompagnement ou de formation des managers et des collaborateurs, de partenariat avec les secteurs protégés ou adaptés, d’initiatives de la Mission handicap ou du Référent handicap, d’innovation RH, d’intelligence et de performance collective

De votre point de vue, quelles sont les urgences dans l’optique de ce qui est devenu votre "phrase-totem":

La Cité inclusive comme horizon ?

Il est primordial de combattre les obscurantismes et autres ignorances tenaces : d’un côté, par l’éducation, qui marche de pair avec le déploiement de la pensée et l’évolution de la société ; de l’autre, par la formation des professionnels de tous les secteurs. Car, si l’on se tourne vers l’Ecole, on constate que maints obstacles résultent de l’impréparation philosophique, pédagogique, didactique, scientifique des acteurs éducatifs.

La formation, tant initiale que continue, est ainsi l’un des points névralgiques sur lequel il est urgent d’agir, l’un des facteurs les plus décisifs du processus inclusif. Elle en constitue la pierre angulaire, l’outil de cohérence.

Pour faire advenir une société et une école inclusives, il n’existe pas d’œuvre plus utile que d’éduquer et de former, afin de susciter les évolutions espérées dans notre société, frappée du sceau de la diversité des besoins, des projets et des destins.

Propos recueillis par Sabine Komsta

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