Par prudence Laurent Savard a prévu d'être éternel...

A lire ou à entendre les témoignages de bon nombre de parents d’enfants différents, il semble que la maxime

« l’enfer c’est les autres » s’applique dans ce cas avec une acuité rare.

Votre galerie de portraits en est une démonstration tragi-comique. S’élargit-elle encore davantage avec le temps ?

Par chance j’ai toujours considéré que la vie était un enfer diablement vivant ! En fait, même si je ne suis blasé de rien, plus rien ne m’étonne. Je me prépare à tout entendre, tout voir pour Gabin. La pire scène fut le jour où un vieux monsieur distingué, traînant son caddie, avait fait chuter Gabin à rollers, sur un bout de trottoir. L’homme se pensait prioritaire pour passer, il a violemment poussé Gabin de l’épaule. J’ai eu très peur pour Gabin, le seul jour où il ne portait pas son casque ; il s’est retrouvé à terre entre deux voitures. Je crois que le terme « vieux con » est ici approprié. Mais Gabin a aussi plein de potes, on remarque toujours davantage les cons, c’est bien connu.

Votre livre et votre spectacle contribuent à panser la fierté chancelante, la patience éprouvée de nombre de parents humiliés ou juste épuisés. Les batailles que doivent livrer tous ces parents sont en effet démesurées. Votre métier de clown, comme vous dites, vous permet d’avoir une soupape de sécurité salutaire. Avez-vous beaucoup de retours des parents que vous rencontrez lors de vos spectacles ?

J’en ai souvent le vertige. Des parents, j’en ai en effet croisé quelques milliers, j’en ai même vu plus d’un pleurer à chaudes larmes dans mes bras, après le spectacle – on rit beaucoup et on pleure un peu à la fin - et ce sont autant de parents qui ont vécu des situations similaires. Voire pires. Je suis évidemment très fier de recharger les batteries de mes camarades de combat. Hier, j’ai reçu un très joli message d’un père combattif à qui un moniteur de ski disait que Baltazar, son fils de 5 ans, ne pourrait jamais skier et qu’il faudrait se contenter d’une descente en fauteuil Handiski … le papa avait lu « Gabin sans limites » et s’est souvenu qu’on m’avait prodigué le même conseil pour Gabin, ça l’a motivé à ne pas lâcher l’affaire et, depuis, une très jolie vidéo circule : on y découvre les exploits de Baltazar sur les planches !

La directrice que vous décrivez existe encore, je la rencontre hélas souvent.

A votre avis, comment serait-il véritablement possible de transformer les choses sur les bancs de l’école?

Ma chère Marie-George … le spectacle et le livre lui doivent beaucoup. Sans le savoir elle a fait avancer les choses. Elle qui disait qu’elle n’avait pas commencé ce métier pour s’occuper d’enfants handicapés, sait-elle que « Gabin sans limites » a été sujet d’exam’ en Master, pour les futurs professeurs d’école ? La solution, c’est bien entendu plus de moyens, des AESH mieux formées et décemment rémunérées et, surtout, que le corps enseignant s’appuie sur les premiers professionnels de l’éducation d’un enfant touché par le handicap … à savoir ses parents. Il y a peu de temps, l’une de mes vidéos a fait réagir plusieurs responsables du groupe des « stylos rouges ». Sur le groupe, on avait pu lire des propos dégueulasses sur les enfants handicapés, tenus par quelques profs. Des enfants que certains voyaient plus en zoo qu’à l’école. Les membres du groupe en question ont été virés mais pour les responsables cela ne représentait que 0,04% des membres. Une bonne trentaine, tout de même. En échangeant avec moi, les responsables du groupe ont pu constater que nous avions globalement le même point de vue, qu’il fallait surtout avancer ensemble, parents, profs, AESH … Il y a juste une petite clarification à effectuer avec les esprits réfractaires (je dirais plutôt 20%) : « l’égalité » républicaine en matière de handicap implique « faire plus pour ceux qui peuvent moins ». Faire « pareil » que pour les autres enfants, c’est au final sur-handicaper … et que les mêmes mauvais esprits cessent de dire que tel ou tel enfant handicapé retarde le reste de la classe. Le fameux « 29 + 1 ». D’autant plus choquant en maternelle où, à priori, on ne passe pas le bac en fin d’année !

« L’avenir et Gabin sont définitivement rock’n’roll. » Vous craignez le pire…

Vous parliez dans une interview des emplois qui restent encore un fantasme pour les personnes en situation de handicap comme votre fils autiste dit sévère, de ceux que vous nommez les derniers de la classe. Avez-vous le sentiment que l’intégration réussie de quelques handicapés « têtes de gondole » puisse masquer le manque de volonté de trouver des solutions pour la majorité d’entre eux ?

Les médias adorent raconter de belles histoires – ou tout le contraire. La réalité, infiniment plus complexe, avec revers et progrès, c’est un peu moins vendeur d’écrans pub. Je fais super gaffe avec les télés quand elles veulent filmer Gabin. On peut contrôler les images, mais rarement les commentaires. Mais, en effet, Gabin n’a pas atteint ce fameux statut de « tête de gondole » du fait de son autisme sévère – et une mutation sur le Shank 3, c’est tout sauf du light ! Maintenant je pense qu’il se fout totalement d’être une tête de gondole … lui, c’est une jolie tête qui rigole ! Oui, il s’en fout … tant qu’on ne parle pas en son nom ... L’autisme ou le handicap ne sont pas des marques déposées. D’ailleurs quand on m’invite en plateau – bon moi les télés sont paumées, elles ne savent pas si je suis dans la case « parents » ou « artistes » - je ne parle qu’au nom de Gabin qui m’a donné l’exclu ! Je ne parle pas au nom de mes fameux camarades de combat, c’est mon côté « gilet jaune » (smiley). Malgré tout, pour revenir à Gabin, quand on le voit patiner comme un pro à rollers, il mériterait au moins de faire la une de l’Équipe !

Enfin, après les années école, les années ado-autiste, comment va Gabin aujourd’hui ?

Il va m’achever … sa maman survit encore. Plus sérieusement, c’est un bel athlète en train de me dépasser. Mon mètre 70 n’est pas, hélas, l’Everest que je pensais. L’enjeu est bien sûr qu’il soit le plus autonome possible. La suite, c’est espérer des progrès en matière de recherche génétique. Avec la fabuleuse équipe de Thomas Bourgeron à Pasteur. Pour son autisme, il y a une piste de traitement au lithium. Gabin va pouvoir en bénéficier avec un encadrement strict. Il a aussi la meilleure prise en charge possible. On ne lâche rien. Et comme j’ai pu l’écrire dans le bouquin, « par prudence, j’ai prévu d’être éternel ».

Propos recueillis par Sabine K.

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